Pensée du complexe 

Daniel Adam

« Il n’existe pas de solution finale parce que toutes les solutions introduisent des conditions plus ou moins grosses de nouvelles difficultés. Au stade de développement caractérisé par l’apparition de la science, l’institution délibérée de problèmes devient un objectif de l’enquête. La philosophie, quand elle n’a pas rompu toute relation avec la science, peut jouer un rôle important en déterminant la formulation de ces problèmes et en suggérant des solutions sous forme d’hypothèses. Mais à partir du moment où la philosophie suppose qu’elle peut trouver une solution finale et compréhensive, elle cesse d’être enquête et devient apologétique ou propagande. » John Dewey, Logique - La théorie de l’enquête (1938) 

   Par l'enquête pragmatiste,  la dialectique matérialiste permet de penser la société en termes de transformations, de rapports, de contradictions. Cette pensée de " ce qui est tissé ensemble " s'intéresse aux interactions entre le tout et ses parties, comme à celles du tout et des parties avec leur environnement. C'est une science du complexe qui englobe dialectiquement le réductionnisme et l'holisme pour les dépasser (1), transformant leur opposition en une contradiction dialectique. C’est “ le chemin se balise en marchant ” des anarchistes. La « pensée du complexe » est donc cette forme paerticulière de pensée qui accepte les interdépendances de chaque discipline, les imbrications de chaque domaine de la pensée.

Cela fait 37 ans que je "traque" ce type particulier de pensée. Je l’avais énoncé au début des années 80 en prétendant, dans une revue de gestion, que nous devions positionner notre raison dans un « cube tactique » ! Edgar MORIN a par contre trouver les bons mots : « pensée complexe ». D'autres : "pensée dialectique du complexe". Je préfère  « pensée DU complexe ».

Le chemin de la « pensée du complexe » est d’autant plus difficile à tracer et à emprunter qu’il ne s’agit pas de laisser le soin de le baliser à des experts ou à une avant-garde. A travers eux, la réalité n’est que confuse, comme entraperçue par une vitre embuée. Le chemin anarchiste nous invite à « penser par soi-même » (sapere aude). C’est de ce seul besoin qu’il faut s’autoriser, même s’il est difficile de développer une pensée critique et dialogique, dans un monde congestionné par les images, les informations et les injonctions de tous ordres.

À partir d’un socle indispensable à toute construction logique, nous « raisonnons » essentiellement avec la « logique (standard) de Port-Royal » : traitement des idées, du jugement, du raisonnement et de la méthode. Cette logique bivalente, propre à notre système linguistique, repose sur la règle fondamentale du « tiers-exclu » : il ne peut exister 3 choix possibles entre 2 valeurs ! Linguistiquement, cette logique influe à son tour sur la manière dont nous conceptualisons un « monde commun », tout en construisant nos concepts moraux. C’est donc une pratique théorisée, car la forme de la pensée n’est pas la manière de penser. Dans la perspective de l’idéalisme transcendantal de KANT, on ne peut disjoindre théorie et pratique. Dans sa « catégorie de la causalité », la théorie fonde la pratique, mais la connaissance dérive de l'expérience et la théorie doit s'y appliquer, car « l'expérience n 'est possible que par la représentation d ' une liaison nécessaire des perceptions » (Critique de la raison pure), c'est-à-dire la possibilité même d ' une connaissance. Pour le citoyen commun du XXIe siècle, son « existentiel », au sens transcendantal de KANT ( langue, vie, travail ) repose le droit contre la loi.  PRO JURE CONTRA LEGEM devient la loi , tant est prégnant chez tout être humain le sentiment spontané de justice sociale, un sentiment qui n’est en rien dépendant de considérations hypothétiques (Théorie et pratique ).

La logique binaire n'est pas suffisante pour décider dans un monde incertain, car la certitude n'existe pas dans l'univers réel de leur prise de décision. En adoptant une logique alternative, induite par la « pensée du complexe », nous ouvrons de fait un projet LOGICISTE. En effet, les relations entre logique standard et logique alternative sont possibles, dans la mesure où cette dernière est partie propre de l’ensemble des théorèmes de la première. De fait, nous remplaçons la bivalence du « tiers exclu » et de la « non-contradiction » par une « graduation de la vérité ».

La « pensée du complexe », englobant la pensée analytique et linéaire, peut fournir directement des outils à une politique de transformation sociale et d’émancipation. Cette politique doit se baser sur une analyse aussi pertinente que possible d’une situation actuelle complexe. 

Toutefois, la « pensée du complexe » est une forme, une méthode de pensée. Ce n’est ni une doctrine, ni une conception du monde. Elle ne peut que produire de la liberté de penser : la lutte contre la « pensée unique » et pour l’hégémonie d’une idéologie de l’émancipation ne peut absolument pas se réduire à une lutte sur les formes de la pensée. 

1 - Le réductionnisme et le holisme sont deux attitudes scientifiques, qui concernent également les sciences dites humaines.
  • - Les réductionnistes privilégient l'analyse en parties de plus en plus petites qu'ils considèrent comme nécessaire et suffisante pour reconstituer la réalité.
  • - Les holistes refusent cette approche, car pour eux “ le tout est plus que la somme des parties ", ce dont ils déduisent que l'étude des parties n'apprend rien du tout. 



Memento finis

Aglaé Adam-Cuvillier
En étudiant le vol d'un papillon, on a tout de même plus de probabilités de faire une découverte zoologique que de comprendre la croissance du pissenlit.

Toutefois, une somme de probabilités ne fera jamais une certitude.

Contradictions 
de la réalité

La réalité est contradictoire : pas une lumière sans ombre, nul savoir sans ignorance, nulle certitude sans doute, nul bonheur sans souffrance.

La nature est inséparable de celle ou celui qui la perçoit. Il n'existe pas plus d'objet que de sujet absolu. L'objet n'a de sens que regardé par un sujet. Autant de sujets, autant de regards, autant d’objets.

Il serait ainsi idiot de prétendre que la matière a créé le mouvement ou vice-versa, puisque matière et mouvement sont inséparables.
Comme il serait faux de prétendre que la conscience détermine l'existence.

Mais, si l'existence est matière et la conscience mouvement, il serait tout aussi faux de prétendre que l'existence détermine la conscience.
Existence et conscience sont inséparables.

Ce qui ne théorise pas pour autant le relativisme. Il existe une réalité objective indépendante de notre conscience.

Daniel Adam

Sapere aude

" La libération de la superstition s'appelle les Lumières." (1)

" Un public ne peut accéder que lentement aux Lumières. Par une révolution on peut bien obtenir la chute d'un despotisme personnel ou la fin d'une opppression reposant sur la soif d'argent ou de domination, mais jamais une vraie réforme du mode de penser ; mais, au contraire, de nouveaux préjugés serviront, au même titre que les anciens, en tenir en lisière ce grand nombre dépourvu de pensée." (2)

Emmanuel KANT

1 - Critique de la faculté de juger, 1790
2 - Qu'est-ce que les Lumières ? , 1784