Libéralisme ?

Une pensée analytique et binaire « voit » le champ politique comme un lieu d’affrontements ou d’alliances entre des forces prises 2 à 2 : la gauche contre la droite, le Front de Gauche contre le PS, le PCF contre ou avec le PG. La "lutte de classe" est ramenée à une lutte entre un intérêt individuel de recherche d'avantages et un intérêt individuel de défendre l'intérêt général, ne serait-ce que pour la survie de l'espèce (quant à l'environnement par exemple et la biodiversité sur tous les plans, nécessaire à la survie de l'humanité).

La « pensée du complexe » n’est pas nouvelle. Elle a déjà servi à soutenir de multiples positions politiques, comme celles de Michel ROCARD, Jacques DELORS et Jacques ATTALI, Bien que prophètes de la « pensée complexe », ils se sont toujours situés dans une optique réformiste d’une alternative au marxisme.  Toujours en rupture avec le cadre de l'analyse marxiste, MOUFFE et LACLAU (auxquels se réfère Jean-Luc MELENCHON) l’invoquent également. MOUFFE considère que l’affrontement agonal (les membres d'un même groupe sont des adversaires) , serait la condition même d’existence de la démocratie. Cette façon de raisonner, considérant les amis comme des adversaires, est bien dans l'esprit  du néolibéralisme ! 

Toute analyse globalisante est restrictive par rapport à l’individu. Pour tous ceux-là, il est possible d’agir sur le monde sans remettre en question le mode de production capitaliste, bien qu’il soit un mode de destruction progressive des liens que nous entretenons avec la nature et entre nous (société). La politique leur est une question de gestion et de réélection, mais pas de transformation. Le personnel politique est inapte à développer une « pensée du complexe », c’est-à-dire de sortir du cadre qui justifie son existence : gouverner avec des experts spécialisés et se faire élire (en même temps) par un électorat formaté par des mass-médias, imperméables à tout ce qui est complexe.

Le capitalisme désigne l’ensemble des comportements, activités, rapports sociaux, etc. qui s’inscrivent dans une perspective d’accumulation au le profit d’une minorité. C’est également un « système », reposant sur une structure idéologique capable de digérer politiquement tous les mouvements qui menacent sa survie, tout en se transformant continuellement.

La « gauche au pouvoir » n’a pas seulement buté sur les contraintes imposées par l’ordre capitaliste, elle les devançait en s’enlisant ! On ne peut expliquer autrement les conquêtes et les échecs du Cartel des gauches (1924-1926), du Front populaire (1936-1938, de la Libération (1944-1947) et du Programme commun (191-1983). Ce qui nous oblige à comprendre que les partis maastrichtiens (LR, PS, LRM) ne peuvent faire autrement qu’attaquer sans relâche l’héritage national, social et internationaliste français, issu de l’An II, de la Commune, du Front populaire antifasciste et du CNR. 

L’action pour le dépassement du capitalisme a besoin de la « pensée du complexe  », qui ne peut être l’apanage d’une élite intellectuelle qui serait trois pas en avant des masses. Ce qui exige de faire de la politique autrement, dans le cadre du choix d’un changement de société où il n’y aura plus de « classe politique » séparée de la population et s’ingéniant à la séduire ou en la manipulant électoralement.

Comme tous les premiers philosophes libéraux, Adam SMITH s’inspirait des idées religieuses de son époque, pour lesquelles le « pouvoir  terrestre » était symbolisé par les mécanismes d’une horloge. D’où l’infléchissement de l’idée d’un « Dieu intervenant » en un « Dieu ayant créé un ordre auto-régulé ». C’est cette « main invisible », d’un dieu organisant le monde, qui garantit le bon ordre économique. Les libéraux n’ont fait qu’appliquer à l’économie cette théologie. Pour eux, la justice sociale n’existe pas, c’est une fatalité naturelle.

Avec les néolibéraux, et plus particulièrement les ultralibéraux comme Friedrich HAYEK et FRIEDMAN , c’est « l’État qui devient encadrant », en se substituant à Dieu. Ils ont théorisé que le marché n’est pas l’échange, mais la concurrence  !  Or, pour apparier les individus à la logique de la concurrence, un pouvoir continu doit s’exerce sur leurs conditions d’existence – santé, justice, éducation, loisirs, etc...qui, eux-mêmes, ne sont pensés que sous un angle uniquement managériale. Ainsi, le « coût » d’un service public s’analyse comme le « profit » d’une entreprise privée ! Pour ce « système », les politiques de protection sociale et de redistribution tuent la concurrence . Le « Colloque Lippmann » de 1938 à Paris, est l’acte de naissance historique du néolibéralisme comme « système de pensée », voulant être compris comme un art de gouverner et non comme répétition du libéralisme classique ou une idéologie. Or, toute politique donnée, diffusant la conception d’un ordre normatif donné, est une idéologie. II prétend régir tous les domaines de l’existence en application de la logique « concurrentielle » du marché : performance, compétition, maîtrise des risques. Même la loi n’est plus l’expression d’une souveraineté tendue vers un objectif, mais une simple règle du jeu que l’on modifie en fonction des besoins néolibéraux ( cf. modification de la loi constitutionnelle de 2008 (1) ou la loi organique du 5 avril 2017, modifiant les conditions de l’élection présidentielle en 2017 (2)).

Ce néolibéralisme a donné naissance à la révolution conservatrice impulsée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Déferlant sur la planète, cette contre-révolution sociale, taille des croupières aux États interventionnistes de l’après-guerre. Austérité monétaire, rejet des politiques de relance keynésiennes, privatisation des entreprises publiques, remise en cause des aides sociales, ouverture des économies. L’heure est toujours à l’exaltation du marché, qu’il faut libérer des « entraves » et des « distorsions » induites par l’action des gouvernements, et donc mettre concurrence la vache et l'herbe qu'elle broute.

Le néolibéralisme « propose » d’immenses sacrifices humains pour assurer la survie de la marchandise, de la concurrence, du « moindre » Etat, etc. Ce n’est qu’en recourant au concept de « fétichisme » en économie, donc en inversant les termes du discours néolibéral, que son essence religieuse est évidente : devant des « rapports sociaux déifiés », il se prosterne comme devant autant d’idoles barbares ! C'est ce fétichisme qui en est la matrice idéologique : pratiquement nous calculons en monnaie, alors qu’en théorie nous restons au niveau de l'apparence des prix.

1 - La modification de la loi constitutionnelle 2008 fut un coup d'État juridique, « enterrant » la souveraineté législative du peuple, tout en fragmentant son autorité dans les procédures de protection des droits de l'Homme.

2 – Cette loi organique, dite hypocritement « loi de « modernisation de l’élection présidentielle », ne visait qu’à bâillonner la vie démocratique et le débat public, sauf celui des partis. Pour l’ancien premier ministre CAZENEUVE, l’organisation de l’élection présidentielle de 2012 avait été « très défavorable à toutes les organisations politiques du système», en réduisant le temps de parole, le temps du débat, l'expression démocratique » (sic). Haro donc sur le candidat sans parti politique. Pour ce simple citoyen, dont les seuls revenus sont ceux du travail, l’ancien ministre de la justice URVOAS avait livré une sentence sans appel : « il ne me paraît pas anormal qu'il n'ait pas exactement le même traitement ». 


Capitalisme et marché

Le capitalisme n’est pas le marché, mais le pouvoir dans le marché. Un pouvoir économico-étatique qui s’est emparé du monde, et a fait de l’espace physique et social de ce monde un marché en son pouvoir. Quant au libéralisme, il est cette utopie qui, pensant le marché sans penser le pouvoir, ne sert qu’à masquer le pouvoir inscrit dans le marché ; il n’est qu’un des éléments du spectacle, dont le rôle, avec la mise en scène médiatique du divertissement, est d’installer l’omission du pouvoir dans un présent perpétuel. Dénoncer le spectacle n’a en ce sens d’autre but que de donner à voir ce qui voudrait rester dans l’ombre.


Jacques LUZI
Revue Agone n°22

Contradictions 
de la réalité

La réalité est contradictoire : pas une lumière sans ombre, nul savoir sans ignorance, nulle certitude sans doute, nul bonheur sans souffrance.

La nature est inséparable de celle ou celui qui la perçoit. Il n'existe pas plus d'objet que de sujet absolu. L'objet n'a de sens que regardé par un sujet. Autant de sujets, autant de regards, autant d’objets.

Il serait ainsi idiot de prétendre que la matière a créé le mouvement ou vice-versa, puisque matière et mouvement sont inséparables.
Comme il serait faux de prétendre que la conscience détermine l'existence.

Mais, si l'existence est matière et la conscience mouvement, il serait tout aussi faux de prétendre que l'existence détermine la conscience.
Existence et conscience sont inséparables.

Ce qui ne théorise pas pour autant le relativisme. Il existe une réalité objective indépendante de notre conscience.

Hémispère gauche

Une nouvelle théorie critique est une théorie, et non une simple analyse ou explication. Elle réfléchit non seulement sur ce qui est, mais aussi sur ce qui est souhaitable.

Sont critiques les théories qui remettent en question l’ordre social existant de façon globale. Les critiques qu’elles formulent ne concernent pas des aspects limités de cet ordre, comme l’instauration d’une taxe sur les transactions financières, ou telle mesure relative à la réforme des retraites.

Qu’elle soit radicale ou plus modérée, la dimension « critique » des nouvelles théories critiques réside dans la généralité de leur mise en question du monde social contemporain. dimension politique


Razmig Keucheyan
Zones (22 avril 2010)