Longtemps, la guerre a paru comme le seul moyen – à la fois inéluctable et glorieux – de régler les relations entre royaumes, d’ordonner leurs rapports de dépendance ou de rivalité, de constituer des nations ou des groupes de nations géo-politiquement homogènes.

     Ce n’est que vers la fin du XVI ième siècle que la guerre se théorise. Le PRINCIPE DE SOUVERAINETÉ fait son apparition, dans le contexte des guerres de religion, après avoir été défini par le juriste Jean BODIN (1530-1596). Mise en perspective dans une histoire globale, la guerre devient alors l’étape obligée dans la lente progression des sociétés vers la concorde universelle. La guerre sera le principe régulateur de la souveraineté.

      Et, ce principe de souveraineté deviendra principe d’ordre du système international en 1648 avec la paix de Wesphalie qui met un terme à la guerre de 30 ans (1618-1648). Cette date est très importante car ces traités de 1648 mettent fin, de façon définitive, à l’entité séculière et spirituelle qu’avait été la chrétienté universelle, tout au long du Moyen-Age.

     L’Etat souverain devient la forme exclusive d’organisation politique des sociétés européennes :

- Sur la scène intérieure, l’autorité de l’Etat prime celle du Pape,

- Sur la scène extérieure, le roi est empereur en son royaume et tous les Etats sont égaux entre eux. 

    Cette vision du monde, fondée sur l’Etat, est appellée système wesphalien. dans lequel les Etats sont des gladiateurs dans une arène et où la seule façon d’assurer sa sécurité est la PUISSANCE .

    Dans ce contexte, la guerre, échec de la diplomatie, reste, selon l’enseignement de Machiavel, un recours nécessaire même s’il est regrettable. Les politiques considéraient, en effet, que les malheurs suscités par les conflits étaient une donnée inséparable de la condition humaine.

   A la même époque, la guerre est condamnée comme moralement injustifiable, stratégiquement incertaine et économiquement ruineuse. Seule la paix pouvant assurer aux peuples bonheur et prospérité, par la natalité, la sécurité, la continuité des relations commerciales, etc…

    Toutefois, ce consensus « pacifiste » (adjectif anachronique et qui n’apparaît qu’à la fin du XIXième siècle) n’est pas total même s’il est majoritaire, grâce à l’apport intellectuel des hommes des Lumières.

    Pour ces derniers, il ne suffit pas de sensibiliser l’opinion aux souffrances endurées par les victimes, de dénoncer tout affrontement armé comme injuste et inhumain ; encore faut-il comprendre, diagnostiquer pour proposer des remèdes, et ce, toujours dans le cadre du principe de souveraineté.

   Parmi les causes : 

- L’instance économique n’apparaît jamais déterminante, sauf pour QUESNAY,

- Les raisons religieuses ne suscitent guère l’unanimité, sauf pour VOLTAIRE,

- En revanche, domine la position de LA BRUYERE selon laquelle la nature humaine est fondamentalement perverse et mauvaise. Les plans ou projets de paix qui découlent de ces causes se heurtent donc d’emblée à l’impossibilité radicale de changer la nature humaine.

   La notion d’humanité, en tant qu’unité légitime de réflexion, ne va émerger qu’avec la Révolution française qui verra s’affronter deux principes antinomiques :

- Celui des droits de l’individu, consacrés par les deux premiers articles de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789  :

 - Art. 1er. - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être  fondées  que sur l'utilité commune. 

 - Art. 2. - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de  l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression.

- Celui de la souveraineté de la nation, qui ressurgit dès l’article troisième :  

- Art. 3. -Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.

   Des controverses exprimant la tension entre droits de l’homme et droits de la nation, les constituants fixeront, après la Terreur, le triomphe de l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel. Et c’est bien de l’Ancien Régime que les hommes de la Révolution ont hérité leur conception de la souveraineté absolue de la nation.

   Depuis, la souveraineté est l’institution centrale de l’ordre international – dit wesphalien – que couronne un système onusien où l’égalité des membres se traduit par le principe «  un Etat, une voix » à l’Assemblée Générale et par la non-ingérence (consacrée par la Charte) dans les affaires intérieures.

   En fait, le principe de souveraineté est une construction juridique et donc, comme telle une norme de régulation d’un système international anarchique en droit.

    La souveraineté est une fiction politique, cachant des relations de domination qui structurent une société internationale, hiérarchique en fait.

   Sa réalité est la PUISSANCE qui se passe du multilatéralisme si nécessaire. 

   Mieux qu’un long discours, l'épisode irakien résume l’ambiguïté, pour ne pas dire l’hypocrisie, inhérente au principe de souveraineté. Il en est de même pour la Libye et la Syrie.

   Comme le déclara Madeleine Albright, secrétaire d’Etat et ambassadrice auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU : « Nous agirons de façon multilatérale quand nous le pourrons, et unilatéralement quand nous le jugerons nécessaire »,  car « nous considérons cette région du Proche-Orient comme d’une importance vitale pour les intérêts nationaux des Etats-Unis ».  

   Le 28 janvier 2003, les USA mettent fin à la souveraineté irakienne au nom de leur « autorité souveraine d’utiliser la force pour assurer leur propre sécurité » (BUSH, Discours de la Nation), en se passant de toute légitimation des Nations Unies.

   Le 28 juin 2004, l’Irak recouvre sa « pleine souveraineté » conformément à la résolution adoptée, à l’unanimité, par le Conseil de Sécurité de l’ONU. 

   Traditionnellement, l’empire américain, sauf au cours de brèves périodes de son histoire (l’élimination des indiens et la guerre du Mexique ou la politique de Théodore Roosevelt en Amérique du Sud) n’est ni volontaire, ni militaire. Les Etats-Unis ont hérité de leur position clef, en particulier à cause des deux guerres mondiales. Si les Américains sont fondés à dire qu’ils sont devenus un empire malgré eux, force est de constater qu’aujourd‘hui ils ont fondé une idéologie fondée sur la force, c’est-à-dire la PUISSANCE

  Leur UNILATÉRALISME est entretenu par la conviction d’être la nation d’exception et d’incarner la justice, construite sur la différence absolue entre la vie des leurs et la vie des autres, les droits des leurs et les droits des autres.

   Toutefois, malgré l’ampleur de leur domination, les Etats-Unis n’ont pas réussi à gouverner le Proche-Orient, où ni l’unilatéralisme, ni le régionalisme n’ont donné le moindre résultat.

   Pour la première fois dans l’histoire des relations internationales, « les puissants n’ont plus le conflit sous les pieds » (Bertrand Badie) : les affrontements ne sont pas là où est la PUISSANCE, d’où la possibilité de l’unilatéralisme américain et l’indifférence de l’Union européenne qui ne peut que fabriquer des normes.

  Face à la PUISSANCE de la SOUVERAINTÉ, il appartient à l’Europe de développer le Droit International Humanitaire qui ne peut être qu’une excroissance des Droits de l’Homme, tels que définis par la DUDH de 1948. C'est un minimum.

   Nous avons un travail non de mémoire mais de lucidité et de reconnaissance de l’altérité. Face aux métastases de la violence, il faut transformer un cercle vicieux en cercle vertueux, c’est-à-dire, comme lors de la décolonisation, cesser de refuser la discussion avec les acteurs réels. C'est un préalable.

  L’ordre international n’est plus affaire de PUISSANCE, mais d’efforts destinés à la contenir, la limiter, la civiliser en quelque sorte.

   Après plusieurs millénaires d'évolution, il faut quitter cet enfer collectif de la guerre qu'aucun, parmi nous, ne désire pour lui-même et ceux qu'il aime. Voilà la toute-puissance de l'individu !


                                       
              Depuis le 6 août 1945, nous vivons dans l’ère nucléaire.


Maintenant, nous sommes tous des fils de putes ". 
Robert Oppenheimer (physicien, prix nobel, premier responsable de la mise au point de la bombe nucléaire)

                                                                                                             Daniel Adam

Nouvelles guerres

Somalie, Soudan, Thaïlande, Nigeria, Centrafrique, Philippines, Mali, Israël-Palestine, Syrie... 

La fin de la guerre froide n'a pas mis fin aux conflits armés. 

Un quart de siècle après la chute du mur de Berlin, plusieurs dizaines de conflits ensanglantent encore la planète. Mais c'est surtout la nature de ces conflits qui a changé

Dans la plupart des cas, les guerres du XXIe siècle procèdent de la décomposition institutionnelle et sociale des Etats, tout en s'inscrivant dans le cadre des rivalités entre les grandes puissances. Elles mettent ainsi aux prises un Etat, souvent déliquescent, et une ou plusieurs rébellions, en mêlant différents enjeux : le contrôle du pouvoir, la maîtrise d'un territoire, l'exploitation des ressources naturelles. 

Si les divisions ethniques et religieuses les alimentent, ces nouvelles guerres sont au coeur du processus de mondialisation, qui enrichit les plus riches et fragilise les plus pauvres. 

Dans cette édition 2015, les chercheurs et journalistes réunis autour de Bertrand Badie et Dominique Vidal se penchent sur les différents « points chauds » de la planète, de la Syrie à la Centrafrique, du Cachemire au Mexique... Ces spécialistes donnent les clés pour comprendre les formes contemporaines des conflits, avec le développement de la cyberguerre, le retour de la piraterie ou l'explosion de l'industrie des drones.  

                            Voir et entendre  


Masques et figures 
de guerre

La guerre entre les hommes se poursuit et prospère, mais deux points signent la déshumanisation de ce qui est longtemps resté proprement humain, malgré sa cruauté, jusqu’à la Première Guerre : 

- d’une part l’immense développement de la technologie 

- et d’autre part l’irrationalisation des buts de guerre

Ces deux éléments entraînent un passage accéléré de la guerre au massacre.

   La limitation technique a changé de registre. Comment garder mesure humaine quand les moyens de la guerre englobent la maîtrise de l’espace extraplanétaire, les armes de destruction massive, les techniques de la terreur et les nouveaux moyens électroniques de surveillance et de communication ?

    La limitation juridique et morale elle aussi semble abandonnée. Ce qu’on a appelé le droit de la guerre, le droit des gens, toutes ces médiations normatives cèdent à l’ensauvagement, à la déshumanisation.

Nos cultures contemporaines n’ont pas d’autre choix : il faudra décider d’une sorte de guerre systémique à toutes échelles et en tous points, qui n’aura donc pas de fin, ou d’une paix négociée à toutes échelles et en tous points.

sous la direction de Spyros THEODOROU

Editions Parenthèses

Plus...

La puissance 
est-elle limitée ?

  Bertrand Badie est professeur de science politique à Sciences Po Paris. Il répond à nos questions à propos de son ouvrage « Un monde de souffrances. Ambivalence de la mondialisation » (Salvator, 2015) :

   - Vous dites dans votre livre que les « guerres des pauvres » sortent du monde de Clausewitz. Qu’entendez-vous par là ? Sur quels exemples vous appuyez-vous ?

   - Les interventions occidentales en Irak, en Afghanistan ou en Centrafrique ont-elles court-circuité le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

- La puissance est-elle condamnée à punir plutôt qu’à résoudre ?

                      Bertrand Badie