Merveilles de l'économie

Quand le holisme se marie au réductionnisme

Le libéralisme dans tous ses états

 
L'économie politique, telle qu’elle s’affirme de nos jours, se caractérise par un certain nombre de points d’effondrement.

  • Les théories idéologiques sont de plus en plus complexes, car de plus en plus fallacieuses : toute représentation intellectuelle est univoque. Comme la quasi-totalité des interprétations du monde, qu’elles soient philosophiques, physiques ou politiques, l’économie est victime de l’inefficacité croissante de ses propres affabulations. Pratiquement, plus personne ne croit plus à cet ordre du monde auquel elle travaille avec un acharnement désespéré. Le poids du réel est désormais ressenti comme trop lourd pour être contredit par ses pédantes inepties.


  • Sa rationalité se résume à un accroissement perpétuel de plus-values fondé sur la production concurrentielle de colifichets. Elle implique la dévastation de la nature, l’appauvrissement de l’homme et la falsification de ses conditions d’existence. De fait, nous dégradons toujours plus notre humanité, sans lui laisser la moindre possibilité de se régénérer autrement qu’en la convertissant en un composé technologique. Les conséquences suicidaires de cet ordre du monde font aujourd’hui l’objet d’un mouvement mondial de contestation, qui répond en fait à un réflexe de survie.

  • Les tenants du « penser globalement pour agir localement » sont abusés par la notion de concurrence, terme majeur du néolibéralisme et bien trop étroit en économie, et par l'articulation aliénante entre production et consommation. Leurs théories ne sont pas inexactes : elles sont incomplètes. On ne peut rien expliquer en se cantonnant au niveau abstrait de la structure des entreprises, fussent-elles multinationales, ou à celui de l'économie « pure ». L'époque nous commande de développer des schémas aussi spécifiques qu’il est possible. Autrement dit : pas de théorie générale sans analyses locales.


  • Le développement de l’économie a atteint un seuil critique. Pour s’opposer à la programmation de l’obsolescence des produits, initiée à Genève dès 1924 par le « cercle de Phoebus », les objecteurs de croissance dénoncent un système qui construit des besoins artificiels et génère la frustration, grâce à un crédit qui en donne les moyens. Le concept de décroissance invite les individus à une prise de conscience individuelle afin de passer à l'acte collectif pour s’extraire de la démence du « capital-serving ». Cette saine dénonciation de l'accumulation capitaliste va à l’encontre des fondamentalistes de l'écologie, qui ne sont jamais que les aménageurs de la mondialisation par le développement durable


  • Le néolibéralisme a inspiré la révolution conservatrice impulsée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Déferlant sur la planète, cette contre-révolution sociale taille des croupières aux États interventionnistes de l’après-guerre : austérité monétaire, rejet des politiques de relance keynésiennes, privatisation des entreprises publiques, remise en cause des aides sociales, ouverture des économies.


  • Depuis lors, soit depuis près de quarante ans, sévit un phénomène de mondialisation du capitalisme : l’ultralibéralisme. Cette politique consensuelle s’exprime par une mise en concurrence des populations, une casse sociale généralisée, des délocalisations de « savoir-faire » et un nivellement par le bas des salaires et des standards sociaux. La mise à sac des droits du peuple a été gérée par des « partis de gouvernement », qu’ils soient de « droite » ou de « gauche », car en matière d’économie, le politicien se révèle toujours ambidextre.... Cette décadence du politique se traduit par une pauvreté et une précarité féminines croissantes. Plus d'un million de jeunes qui ne sont ni dans l’éducation, ni dans l’emploi, ni en formation ; le paysan n'est que souffrance ; quand le chômeur s'enferme dans la circularité de ses problèmes quotidiens. Le stress, l’anxiété et la dépression transforment les inégalités sociales en inégalités de santé (1). Pour tous les « handicapés » de la citoyenneté, comme pour les handicapés qui vivent réellement dans un corps brisé, le présent est un cauchemar et l'avenir une angoisse !

  • Et pendant ce temps-là, l’heure est toujours à l’exaltation du marché, qu’il faut libérer des « entraves » et des « distorsions » induites par l’action des gouvernements. Elle reste à l’exaltation du travail salarié, alors que les impératifs capitalistiques le suppriment par pans entiers. Malgré l’abolition de la vénalité des charges du 4 août 1789, les privilèges de l’hérédité se maintiennent avec une vigueur qui en impose. Ils ont permis aux « élites » autoproclamées d’accroître l’empire de leurs prédations en paupérisant les classes moyennes.  Il y a tout lieu de douter qu’une nouvelle mascarade électorale débarrasse le monde de telles iniquités.

 
Toute théorie complexe est susceptible de fonctionner comme un cheval de Troie. Plus la théorie est géniale, plus les erreurs qui s’y lovent risquent de passer inaperçues et de peser lourdement. Lorsqu’on est ébloui, la vue se brouille


Il en va ainsi des démarches réductionnistes des économistes  et des politiciens pour lesquels le fonctionnement social se limite aux décisions « égoïstes » d’individus exclusivement préoccupés par l’optimisation de leur situation propre. Et des démarches holistes de ceux (parfois les mêmes que les précédents) qui voient dans la main invisible du marché le deus ex machina permettant de résoudre tous les problèmes de la société.


Or, si la science ne se borne pas au constructivisme, il convient de reconnaître que face aux réalités sociales, l'économie perd tout caractère scientifique et que, drapés dans une illusion de certitude politique, nous vivons dans un monde de probabilités.
 
Pourtant, le fait, qu'une théorie économique soit inévitablement réductrice ne l'invalide pas pour autant. Quand elle s'étaye empiriquement sur le long terme, elle nous éclaire sur une partie de la réalité. C'est ainsi qu'une étude des données économiques, remontant à 1929 et menée aux États-Unis par Andrew Kliman, confirme la théorie de la valeur et celle de la baisse tendancielle du taux de profit. Ainsi, pour cet auteur, notre monde actuel, avec sa logique productiviste, ne pourrait survivre qu'en détruisant massivement la valeur des immobilisations existantes et en sortant des contraintes du libre-échange. En raison du règne de la financiarisation à outrance, ce sont les actifs financiers qu’il conviendrait d’effacer en premier lieu. 


L'autre solution (ou une solution complémentaire) est le recours à l'inflation, qui devrait participer à la destruction d'actifs tout en résorbant partiellement les dettes nationales. Et à défaut de cette dernière, les néolibéraux appliqueront la politique du pélican dans le désert : la chasse à ces mêmes dettes, fussent-elles illégitimes !
 
1. Cf. L'égalité, c'est la santé, par Richard Wilkinson, Demopolis.

Plus...

L'être-marchandise

Daniel Adam
Notre système économique, et donc politique, poursuit son chemin dévastateur. 

Il égalise tout, balaie toutes ces valeurs qu'étaient l’humanisme, la foi en l’homme.

Le seul critère est désormais la valeur financière d’un objet, d’une œuvre, d’une personne. Dans cette société-là, la concurrence est généralisée, les rapports de marché sont étendus à tous les aspects de la vie, la culture entre dans la logique pure du profit, d’où la crétinisation générale et décomplexée.

Nos meilleurs crétins "sortent" de l'ENA, de Sciences Po et de l'Ecole Polytechnique !

L’ENA produit une corporation fondamentalement antidémocratique. Polytechnique a perdu son sens de l’État. Sciences Po s'éloigne de l'orbite républicaine. Ces trois écoles ne forment que des serviteurs ! En aucun cas, des décideurs en milieu incertain. 

Imposture des experts

Daniel Adam
Article paru dans Politis n° 1198

Pendant que l’hymne à la rigueur, louant les vertus de la « discipline budgétaire » et des plans d’austérité infaillibles, domine le débat public, un petit cercle d’économistes vedettes est appelé à la rescousse pour faire part de ses réflexions sur la crise européenne de la dette qu’il n’a pas vu venir. Leur analyse est inspirée du modèle néolibéral dominant. Les États doivent se présenter devant le tribunal des marchés financiers et respecter rigoureusement leurs lois : réformes fiscales favorables aux revenus du capital, baisse des dépenses publiques, flexibilité, privatisations…